Chair de foule

Autrice : Elia

Le dos courbé par le poids d’un large sac à dos de randonnée et la paume des mains rendue brillante par la chaleur sourde d’un automne encore timide, Sasha pénétra non sans une vague hésitation à l’intérieur du wagon dont elle avait pourtant maintes fois vérifié le numéro.
À présent, elle aurait souhaité s’être fourvoyée ; ne pas être montée dans ce train qui, dans quelques instants, la mènerait pour la première fois aux frontières géographiques de la mégapole qui tenait lieu de capitale à son pays natal, la France. L’inconnu ne lui était source d’aucun trouble ; la distance, en revanche, s’apprêtait soudain à prendre une importance considérable – pour ne pas dire inquiétante – à l’heure de son départ, alors même qu’elle était une variable à valeur nulle au sein de son village.
Et malgré les clignements de paupière artificiellement rapides et l’encourageante bonne volonté de la jeune femme, les chiffres imprimés au dos de son billet ne semblaient pas décidés à changer. Si toutefois les lignes dansaient devant ses yeux en faisant doucement onduler les caractères inscrits sur le morceau de papier cartonné, cette étrange chorégraphie visuelle était moins le signe de son espoir irréaliste que celui d’une anxiété résonnant jusque dans les ténèbres de ses entrailles.
Les vibrations des moteurs se défaisant de leur sommeil mécanique tirèrent Sasha de sa torpeur. Elle s’attela alors à reprendre ses esprits et à se remémorer la raison de sa petite entreprise : durant les quelques derniers jours de ses vacances scolaires, il avait été décidé qu’elle parcourrait les centaines de kilomètres qui la séparaient de son meilleur ami Maël pour le rejoindre à Paris et ainsi découvrir la ville dans laquelle celui-ci avait aménagé lors de son passage au statut d’étudiant. Elle occupa donc les quatre heures de trajet qui la séparaient de son objectif en imaginant avec une excitation grandissante le déroulement de son exceptionnel voyage, physiquement immobilisée par la tension et l’attente mais intérieurement agitée par la hâte.
Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de remarquer cette légère sensation d’angoisse qui semblait l’habiter comme le ferait la minuscule pousse d’une quelconque cucurbitacée, dont la graine était déjà bien enracinée sous une terre fraîchement arrosée par la pluie ; un mauvais pressentiment latent qu’elle était déterminée à ne pas laisser gâcher son voyage.
Tournant son regard vers le paysage bariolé qui défilait sur la grande vitre à sa gauche, Sasha prit une profonde et lente inspiration. Le panneau de verre qui la séparait de cette paisible immensité rurale se couvrit alors partiellement de buée, donnant à la campagne une esthétique brumeuse semblable à celle d’un souvenir que l’on relègue doucement dans les tréfonds de sa mémoire… ou d’un conte fantastique auquel on tente vainement de donner vie à la force de son imagination.
À mesure que la jeune touriste se rapprochait de sa destination, ce qu’elle avait sous les yeux se métamorphosait graduellement : les camaïeux de vert et de jaune laissaient place à des patchworks élégants mais disharmonieux cousus de divers motifs et coloris, eux-mêmes complétés par une grisaille de plus en plus envahissante.
Lorsque les haut-parleurs, dans un grésillement bruyant, diffusèrent au sein du wagon l’annonce d'un conducteur bafouillant à propos de l’arrivée prochaine de ce premier à Paris, Saha quitta son siège avant d’empoigner son bagage et de le hisser sur ses épaules. Le cœur animé par la joie d’enfin revoir son ami maintenant citadin, les sens éveillés par son arrivée en terre inconnue, elle attendait l’ouverture des portes en trépignant.
Cependant, cet engouement heureux fut de courte durée : alors que le train ralentissait progressivement, une courte suite de notes émana du téléphone portable de la jeune fille, signalant à sa propriétaire la réception d’un message – dont l’expéditeur s’avéra être Maël. Il l’informait qu’il ne pourrait pas venir la chercher à la gare, ennuyé qu’il était par l’encombrement d’une ligne de métropolitain qui l’empêchait de la rejoindre immédiatement. À moins qu’un autre changement de dernière minute survînt dans les instants suivants, elle n’avait donc plus qu’à attendre son meilleur ami avec patience dans le hall de la Gare de Lyon. Agacée par ce bouleversement léger mais soudain, Sasha n’en était néanmoins pas démotivée et redirigea son attention vers le train qui était finalement immobilisé, statue de ferraille au centre de l’atelier d’un sculpteur d’urbanisme.
Le mécanisme d’ouverture des portes enfin déverrouillé, la jeune femme s’éjecta hors du wagon d’un petit saut déterminé dont l’atterrissage fit tinter les porte-clés accrochés à son sac. Le son métallique se perdit rapidement dans un brouhaha provoqué par les centaines de voyageurs qui marchaient d’un pas pressé d’un bout à l’autre du quai en traînant derrière eux leur valise à roulettes.
Et les roulettes de frotter le sol abîmé en grondant ; et les pas de claquer sur le béton sans s’arrêter… et les voix de s’unir sauvagement dans une cacophonie qui se changeait petit à petit en un tonnerre d’échos assourdissant. Un sombre pressentiment grandissait en Sasha : il pesait au sein de la grande structure de fer et de ciment une atmosphère anormalement lourde, et la musicalité chaotique et agressive des bruits qui résonnaient dans la gare n’était pas pour rendre le tout plus amical.
Inquiète et de plus en plus méfiante, la touriste accéléra le pas avec l’objectif de rejoindre l’entrée principale. Mais plus elle s’en approchait, plus ses environs semblaient s’assombrir, comme vidés progressivement de leur lumière par quelque entité spectrale avide de vitalité. L’absence de Maël s’imposait à elle avec force ; alors que, du coin de l’œil, elle percevait ce qui semblait être les mouvements fugaces de silhouettes ténébreuses, la solitude qui l’imprégnait ne faisait que s’ancrer encore plus profondément en elle.
Sasha était emplie d’anxiété mais surtout d’incompréhension. Elle assistait à un phénomène qu’elle ne pouvait corréler à rien de connu et encore mois à quoi que ce soit de réaliste ; les formes et les couleurs se tordaient et se mélangeaient en une peinture orgiaque qui laissait transparaître, par centaines, les ombres de créatures malveillantes dont les protubérances récurrentes tremblotaient convulsivement. La marche certaine de la jeune femme s’était changée en une course effrayée, ses pieds frappant le bitume dans une alternance effrénée – jusqu’à la chute. Terminant son parcours violemment sur le carrelage étincelant du hall, Sasha sentait les larmes lui monter aux yeux et humidifier son visage déjà trempé par l’effort et la peur. Afin de le détourner du sol, elle se redressa en s’appuyant sur ses coudes, et son regard se posa alors sur une citrouille dessinée au dos de la brique de jus de fruit qui l’avait faite trébucher : celle-ci semblait ricaner, se joignant ainsi aux spectres mystérieux qui saturaient l’espace sonore de leurs moqueries. Déboussolée, isolée par la foule, invisibilisée par l’immensité et aveuglée par le spectacle qui se jouait à ses dépens, elle était comme paralysée.
Mais dans le désert de son angoisse, une oasis parut naître lorsque la main doucement bienveillante d’un jeune homme à l’air inquiet se posa sur son épaule frissonnant. La tête de Sasha pivota brusquement et le soulagement fit osciller ses paupières : c’était Maël.
« Que fais-tu par terre ? » l’interrogea-t-il sur un ton léger – qui s’aggrava néanmoins en fin de question, dès qu’il aperçut l’expression qu’affichait son amie. Sans attendre de réponse et d’un geste se voulant rassurant, il aida la jeune femme à se remettre debout et l’extirpa vivement de la masse grouillante qui occupait la gare de Lyon chaque jour en heure de pointe. Celle-ci même qui est habituelle à bon nombre de parisiens mais qui pèse pourtant à tant d’autres – forcés de vivre avec cette contrainte dépassant pour eux le cadre du raisonnablement supportable, sans qu’ils le laissent forcément paraître : un Halloween du quotidien.